PROGRAMME DE REVISIONS DU CAPES DE LETTRES

Le journal de bord du candidat au capes de Lettres modernes
 
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 Comment s'étaient-ils rencontrés? Par hasard...

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Magali
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Nombre de messages : 162
Localisation : Région parisienne
Date d'inscription : 01/08/2005

MessageSujet: Comment s'étaient-ils rencontrés? Par hasard...   Mar 10 Jan - 20:15

De quelle oeuvre inclassable est-ce l'incipit?


Comment s'étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde.
Comment s'appelaient-ils? Que vous importe? D'où venaient-ils? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l'on sait où l'on va? Que disaient-ils? Le maître ne disait rien; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.

LE MAÎTRE: C'est un grand mot que cela.

JACQUES: Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d'un fusil avait son billet.

LE MAÎTRE: Et il avait raison...

Après une courte pause, Jacques s'écria: "Que le diable emporte le cabaretier et son cabaret!

LE MAÎTRE: Pourquoi donner au diable son prochain? Cela n'est pas chrétien.

JACQUES: C'est que, tandis que je m'enivre de son mauvais vin, j'oublie de mener nos chevaux à l'abreuvoir. Mon père s'en aperçoit; il se fâche. Je hoche de la tête; il prend un bâton et m'en frotte un peu durement les épaules. Un régiment passait pour aller au camp devant Fontenoy; de dépit je m'enrôle. Nous arrivons; la bataille se donne.

LE MAÎTRE: Et tu reçois la balle à ton adresse.

JACQUES: Vous l'avez deviné; un coup de feu au genou; et Dieu sait les bonnes et mauvaises aventures amenées par ce coup de feu.
Elles se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d'une gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je n'aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.

LE MAÎTRE: Tu as donc été amoureux?

JACQUES: Si je l'ai été!

LE MAÎTRE: Et cela par un coup de feu?

JACQUES: Par un coup de feu.

LE MAÎTRE: Tu ne m'en as jamais dit un mot.

JACQUES: Je le crois bien.

LE MAÎTRE: Et pourquoi cela?

JACQUES: C'est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.

LE MAÎTRE: Et le moment d'apprendre ces amours est-il venu?

JACQUES: Qui le sait ?

LE MAÎTRE: A tout hasard, commence toujours..."

Jacques commença l'histoire de ses amours. C'était l'après-dîner: il faisait un temps lourd; son maître s'endormit. La nuit les surprit au milieu des champs; les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une colère terrible et tombant ŕ grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre diable disant à chaque coup: "Celui-là était apparemment encore écrit là-haut..."

Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu'il ne tiendrait qu'à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu'il me plairait. Qu'est-ce qui m'empêcherait de marier le maître et de le faire cocu? d'embarquer Jacques pour les îles? d'y conduire son maître? de les ramener tous les deux en France sur le même vaisseau? Qu'il est facile de faire des contes! Mais ils en seront quittes l'un et l'autre pour une mauvaise nuit, et vous pour ce délai.

cat

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Lisette
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Nombre de messages : 1142
Localisation : Bretagne
Date d'inscription : 01/09/2005

MessageSujet: incipit   Mar 10 Jan - 23:13

Questions pour préparer l’étude

Arrow ·Qui parle dans ce passage ? (quelles sont les « voix ») ?
On compte 5 voix (et même six) dans le passage.
1re voix = celle du lecteur (l.1-4 particulièrement évidente dans la réponse de l’auteur qui s’adresse au lecteur « que vous importe ? » + l.33 « Vous voyez, lecteur ») : série de questions du lecteur qui attend du début d’un roman un certain nb de renseignements (ó situation initiale). Est un lecteur fictif ou plutôt le Lecteur comme entité.
Ce qui est intéressant, c’est que ce roman commence par la voix du lecteur. Un tel début a qqch d’inattendu dans un roman du XVIIIe [on l’imaginerait plutôt chez un romancier du XXe imprégné de la théorie de la réception]. Le fait que le roman s’ouvre avec la voix du lecteur et non celle de l’auteur laisse à penser que ce qui fait exister une œuvre ce n’est pas l’auteur mais le lecteur. La phrase évoque aussi cette volonté, cette attente [Cf. « horizon d’attente »] du lecteur. Le lecteur n’est pas un être passif, il aborde la première page d’un roman avec ses questions, ses exigences (lieu, date, nom des personnages). C’est grâce à cela qu’il pourra progressivement construire la narration [Cf. U. Eco, Lector un fabula, « Le texte est donc un tissu d’espaces blancs, d’interstices à remplir, et celui qui l’a émis prévoyait qu’ils seraient remplis et les a laissés en blanc pour deux raisons. D’abord parce qu’un texte est un mécanisme paresseux (ou économique) qui vit sur la plus-value de sens qui y est introduite par le destinataire […] Ensuite parce que, au fur et à mesure qu’il passe de la fonction didactique à la fonction esthétique, un texte veut laisser au lecteur l’initiative interprétative, même si en général, il désire être interprétée avec une marge suffisante d’univocité. Un texte veut que qqn l’aide à fonctionner]
2e voix = celle de l’auteur. Pas plus que le lecteur n’est vous ou moi, l’auteur n’est Diderot. Il s’agit de l’Auteur, en tant que concept, l’auteur inséré dans la fiction, la voix qui se présente comme étant l’auteur. Celui qui s’annonce l.34-40 comme le ‘montreur de marionnettes’, le démiurge. Emploi du « je » + emploi du présent (discours).
[pour montrer que « l’auteur » n’est pas réellement Diderot, on peut prendre le passage dans lequel il écrit ~ Laissons Jacques et son maître se reposer et profitons-en pour aller nous coucher nous aussi. On comprend facilement que ce n’est pas parce que Diderot a écrit cela qu’il est réellement allé se coucher. Il s’agit d’autre chose, en l’occurrence de dénoncer les artifices du roman.]
3e et 4e voix = celles de Jacques et de son maître. Remarquer que le dialogue est présenté sous forme théâtrale (noms des personnages) [pour comparaison : faire lecture de l’ouverture imaginée par Kundera]
5e voix = celle du narrateur. Est une voix « neutre » sans avis. Est cette voix qui conduit le récit sans jamais prendre d’existence corporelle. Elle se reconnaît par l’absence de « je / vous » (uniquement une 3e personne) et par l’emploi des temps du récit (passé simple / imparfait).
6e voix envisageable (moins évidente et moins intéressante à noter) : la voix du capitaine dont Jacques se fait l’écho : « Jacques disait que son capitaine disait… »

Arrow ·Comment passe-t-on d’une « voix » à une autre ? Etudier le rapport auteur / lecteur (auteur et lecteurs fictifs)
L.1 à 4 : passage de l’Auteur au Lecteur. Se fait par un échange dialogué. Un jeu de questions / réponses et parfois un jeu de question / question (rhétorique) « Comment s'appelaient-ils ? Que vous importe ? »
L.4-5 : passage de l’auteur aux personnages. Se fait sur le plan thématique dans la mesure où Diderot a tt de même introduit ses personnages. Sur le plan stylistique, le passage se fait par une phrase au discours indirect (puis on passe au discours direct) : « Jacques disait que son capitaine […] LE MAÎTRE : C'est un grand mot que cela. »
L.8 + l.30-33 : passage de la voix des personnages à celle du narrateur = RAS, nous sommes dans la construction habituelle du récit qui fait alterner narration / description et dialogues.
L.33 à 34 : passage de la voix narrative à la voix de l’auteur. On remarque une coupure nette (changement de paragraphe). Il y a ici un véritable « décrochage ». Cela semble un temps d’arrêt mais en réalité, du point de vue du déroulement de l’histoire, l’auteur se fait entendre pendant que les personnages sont partis dormir. On pourrait donc dire que le discours de l’auteur intervient au milieu d’une ellipse narrative. (le paragraphe qui suit ce que nous étudions commence par « L’aude du jour parut »).

Arrow ·Comment (et dans quelle mesure) s’opère le rejet de la fiction ?
Dans le 1er §, on a tt d’abord le refus de se plier aux contraintes de la situation initiale. Toutes les questions du Lecteur sont contournées ou niées.
« Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. » = affirmer que les circonstances de leur rencontre n’ont rien d’exceptionnel, rien qui soit digne de devenir une histoire constitue dès le départ un refus de la fiction. Ce qui est intéressant dans la réponse, c’est le « comme tout le monde » qui nie la spécificité donc l’intérêt de la rencontre.
« Où allaient-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va ? » = stratégie différente. A une question qui constitue une simple demande de renseignement, l’Auteur répond par une question rhétorique dont le sens est philosophique. Encore une manière de refuser la fiction tout en amenant le texte dans le domaine de la réflexion philosophique (Cf. Diderot, philosophe des Lumières). C’est également de philosophie ou tout au moins d’une philosophie (fatalisme) qu’il est question dans le dialogue entre Jacques et son maître. Il s’agit de suivre le fil des causes aux conséquences (du cabaret au genou blessé et de la blessure aux amours de Jacques) : « Elles se tiennent ni plus ni moins que les chaînons d'une gourmette. »
Le dernier § est entièrement consacré au refus de la fiction « Qu'il est facile de faire des contes ! » l.38-39 (+ exclamative). Dans ce §, l’auteur met en évidence les artifices de la construction romanesque. Le roman est une mécanique et l’auteur est décidé à nous en donner la notice de fabrication. L’Auteur est bien ce « montreur de marionnettes » qui manipule à loisir ses personnages et peut, tel un dieu (= démiurge) modifier le cours de leur existence à l’infini (« vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, ») ou presque : « Qu'est-ce qui m'empêcherait de marier le maître et de le faire cocu ? d'embarquer Jacques pour les îles ? d'y conduire son maître ? de les ramener tous les deux en France sur le même vaisseau ? » = 4 questions au conditionnel comme autant de pistes romanesques. (Cf. romans d’aventures aux multiples rebondissements dont le public se montre friand.)

Arrow ·Qu’y a-t-il de frustrant dans cette lecture ?
Texte qui déçoit continuellement le lecteur, en refusant de donner l’ensemble d’un récit(ou en le retardant considérablement). Ainsi, le récit des amours de Jacques dont il est question dès le départ sera constamment reporté, entravé, empêché par d’autres récits qui eux-mêmes ne seront pas complets (du moins pas dès la 1re fois) : « Et le moment d'apprendre ces amours est-il venu ? / JACQUES : Qui le sait ? / LE MAÎTRE : A tout hasard, commence toujours... »
Evidemment ce délai imposé au lecteur n’est pas un hasard. Il permet de mettre en évidence, et de dénoncer le plaisir que nous éprouvons, à la manière d’enfants d’entendre des contes, des histoires. Le texte nous rappelle qu’il ne s’agit pas de nous distraire mais de nous donner matière à penser. Le texte a donc pour fonction de détruire l’illusion romanesque. Sa technique consiste à amorcer cette illusion pour, ensuite, systématiquement nous rappeler que ce n’est qu’une illusion et qu’il est fondamental que nous n’en soyons pas dupes. [Chez Kundera, les personnages s’adressent au départ directement aux spectateurs « Jacques au public : ‘Vous ne voudriez pas regarder ailleurs’ ». De la même façon, vise à détruire l’illusion au théâtre]
On pourrait relier cela à l’allégorie de la caverne [Cf. aussi le texte de Dumarsais] ó le philosophe est celui qui doit nous corriger, nous aider à vaincre les illusions, même si cette quête de la vérité a qqch de douloureux, d’éprouvant, de frustrant.

· Arrow Quels « indices » du siècle des Lumières trouve-t-on encore dans ce texte ?
- Le titre : nom au serviteur, pas au maître. Jacques PUIS le maître (Cf. Le mariage de Figaro).
- C'est le valet qui a une histoire à raconter et le maître qui écoute.
- Le mot « fataliste » du titre qui entre en contradiction avec la 1re phrase « Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde ». Notion philosophique en débat (Cf. l’optimisme dans Candide)
- Dérision à propos de l'enchaînement des causes et effets (Cf. Candide)
- Remise en cause du romanesque : compréhension de la « mécanique » du roman (Cf. dieu horloger de Voltaire + siècle de la mécanique et de l'horlogerie. Fascination pour les automates)
- Comment Jacques entre dans l’armée (sur un coup de tête après une dispute avec son père) rappelle le début de Candide.
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