C)Puissance de l’imagination
C’est du reste la métaphore que pense avant tout Roudaut lorsqu’il évoque le paradoxal scintillement de l’illumination poétique : « l’illustration d’un élément donne pour premier par quelque objet évoque pour certaines qualités communes, et non pour son être propre, entraîne une relation perçue comme « présence-absence » : Le seul usage du comme donne au second élément moins de réalisme qu’au premier, le rejetant hors du monde des choses évoquées dans celui des images. Si la métaphore apparaît, depuis Baudelaire, comme la figure poétique par excellence, c’est qu’elle est la fois figure de concentration et double illumination, l’analogie qu’elle instaure donnant à voir d’un œil neuf aussi bien le comparant que le comparé.
Pour le poète, dit Baudelaire, l’imagination, c’est à dire l’aptitude à forger des métaphore, est donc « la reine des facultés. Or c’est bien ce don des analogies qui est à la source du mythe de la voyance poétique, comme Hugo, Baudelaire ou Rimbaud, et auquel renvoient évidemment les propos de Roudaut sur le rayonnement poétique. Baudelaire pense aux correspondances quand il déclare : « je veux illuminer les choses avec mon esprit et en projeter le reflet sur les autres esprits. Le poète est cet homme plus lucide que tout autre, capable de révéler dans les objets par sa mystérieuse et magique alchimie.
De la métaphore, il n’y a pas loin. La transmutation poétique du réel peut aller jusqu’à la symbolisation du visionnaire, signe des plus grands, de D’Aubigné à Hugo. Alors ce ne sont plus seulement quelques « bribes lumineuses » qui jaillissent du creuset poétique, c’est tout l’univers qui s’illumine, et qui, éblouissant, devient intelligible. Ce faisant, le poète, non seulement dépasse l’apparence des choses, mais leur donne toute leur grandeur. Son souffle épique les agrandit, la transsubstantiation se fait transfiguration.
3)Des « bribes lumineuses »à l’éclairement durable de nos ténèbres : le second paradoxe de l’illumination poétique
A)Transfiguration : du quotidien au poétique
Cette transfiguration ne se réduit pas à un procédé. Peut être est-elle le processus même de l’irradiation poétique. L’épos apparaît ainsi, des origines à nos jours, de la geste mésopotamienne de Gilgamesh -le plus ancien texte littéraire connu-aux versets inspires par Saint John Perse, comme l’un des modes dominants d’une appréhension poétique du monde. Le regard du poète se porte d’abord vers « les objets d’étonnement et de plénitude », et son verbe les glorifie ; « ô soldats de l’an deux !ô guerres !Epopées !(…)/Oh ! Que vous étiez grand au milieu des mêlées /soldats !L’œil plein d’éclair, faces échevelées/dans le noir tourbillon, /ils rayonnaient, debout, ardents, dressant la tête »(Hugo, Les châtiments. Qui a la curiosité d’aller les lire constatera que cette tonalité épique, des Poèmes barbares de Leconte de lisle aux Tropheesde Heredia est la manière préférée des parnassiens.
Mais l ‘épopée n’est pas la seule à agrandir le réel. Loin de chanter seulement des motifs en eux même déjà glorieux, la poésie sait donner à toutes choses, aussi humbles et prosaïque soient-elles, une beauté et un éclat inhabituel. C’est en cela qu’elle est vraiment transfiguratrice. Ni Baudelaire ni Ponge ne sont les premiers à poétiser la réalité ordinaire. Des Idylles de Théocrite et des Bucoliques de Virgile aux Elégies de Chénier, le poète a toujours été ce magicien qui embelli tout ce qu’il touche : car la vie frustre des patres, ces brutes en vérité, n’avaient rien à priori de poétique. La poésie, dit Vigny, est élévation ;
Cette idéalisation, en somme, réduit en cendres la médiocrité du quotidien pour nous le rendre admirable. Le poète, aussi bien, quels que soient ses choix techniques, est cet homme qui, par sa parole même, rend presque acceptable nos souffrances. Des Antiquités de Rome aux Contemplations, le lyrisme, fût il déploration, est toujours sublimation. Par cette métamorphose, dit Proust, rend »les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire ».
B)La révélation poétique
Là n’est pas le seul bonheur du lecteur de poésie. Si sa singulière clarté conférée aux objets par l’alchimie poétique »métamorphose(…)nos ténèbres », si es révélée en eux une lumière qu’on soupçonnait seulement, c’est au sens où nous ne percevons ordinairement que les apparences des choses. Le propos de Roucaut est ainsi fonde sur l’opposition du langage poétique au langage ordinaire : la langue commune, conceptuelle, nous donne accès a l’abstraction des idées, non aux choses elle même. En clair dit Roudaut « la poésie seule(…)donne l’être », elle est « révélation de la plénitude de l’être », et c’est même »l’immédiat quotidien(…)qui se trouve »grâce à elle »brûler d’une lumière inaccoutumée ». L’un des recueils de Char ne s’intitule t il pas Commune présence ?
Cette portée ontologique de la poésie, théorisée par Heidegger, est l’horizon commun de toute la poésie contemporaine, de Saint John Perse à Y.Bonnefoy,de Deguy à Jaccottet. L’idée n’en est pas fumeuse ou complaisante. Non seulement il faut prendre au sérieux cette visée poétique d’aller au cœur des choses, mais il faut la reconnaître dans toute l’histoire de la poésie à travers ses constantes formelles : les rythmes de sa parole , mimétiques des rythmes même de l’être et des choses, le symbolisme des sons qui passe outre les dénominations conventionnelles pour remotiver et réincarner les mots, la métaphore enfin qui, par l’analogie qu’elle instaure entre deux sensations, travaille à retrouver la fraîcheur oubliée d’un premier contact, perceptif, avec l’objet, avec le monde qui nous entoure.
En se situant en deça de l’intelligibilité du concept, l’image perd sans doute en clarté, à première vue. Aussi ne laisse t elle pas scintiller que des « bribes lumineuses ». Les éclaircies qu’elle laisse échapper sur ce qui fut notre rapport informulé, primordial, au réel ne sauraient être que fugitives, d’où son effort toujours recommence. Ce rayonnement n’est qu’un clignotement d’étincelles : et pourtant, second paradoxe de l’illumination poétique, sa clarté a sur nous un durable retentissement.
C)La poésie réconciliatrice
Intuitive, fulgurante, la parole poétique, essentiellement métaphorique, n’établit pas la stabilité d’un concept, la rigidité d’une loi scientifique. « Qu’est ce qui scintille, parle plus qu’il ne chuchote, se transmet silencieusement, puis file derrière la nuit, ne laissant que le vide de l’amour, la promesse de l’immunité ? »(Char, « a.Rimbaud »). Et pourtant sa lumière, dit Roudaut « métamorphose durablement nos ténèbres ».
En effet, à défaut de vérités intelligibles, la poésie, par sa démarche même, nous invite à retourner aux choses, à retrouver l’authenticité d’un contact originel avec elles. Tous les grands poètes visent à abolir la dissociation tragique du moi et du monde, à combler la fracture irréductible qui sépare l’univers objectif et la subjectivité de la conscience.
Ainsi la poésie est elle ambition d’une « plénitude. A l’approche fragmentée de la raison analytique, elle s’efforce de substituer un monde où se tiennent, où tout soit lies par l’analogie, où la conscience même fusionne avec les choses. Fondamentalement nostalgique d’une unité perdue, elle est le rêve d’une réconciliation heureuse. Ici culmine, au delà du « plaisir » poétique et des non moins éphémères « joies de la lecture », sa visée eudémonique, capable de nous transformer durablement, sinon à jamais.
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René Char : biographie et extraits de poemes :
http://www.pierdelune.com/char.htm.
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Félicitations aux admissibles ! il faut foncer maintenant et ça va passer ! courage.