II. L’épreuve : conseils pour chacune des étapes
C’est une bien mauvaise entrée en matière que de débuter sa prestation orale en demandant au jury ce qu’on doit faire, par quoi on doit commencer, si on doit lire le texte, etc. L’épreuve se déroule comme suit : – 10 premières minutes :
- brève présentation du texte
- lecture du passage entre crochets
- traduction de ce passage en prenant les groupes de mots
- reprise de cette traduction par le jury ;
– 20 minutes suivantes consacrées au commentaire, qui comprend :
- une introduction à l’explication du texte
- un développement
- une conclusion.
Le candidat a le droit d’utiliser tout le temps qui lui est imparti pour le commentaire, mais il est conseillé de garder quelques minutes à la fin pour un entretien au cours duquel le jury peut demander de préciser certains points abordés, ou poser des questions destinées à suggérer au candidat de nouvelles perspectives d’explication, auxquelles il n’avait pas songé ; il s’agit donc d’un moment important, à ne pas prendre à la légère : une réaction pleine de vivacité, un échange fructueux permettent souvent de rehausser la note.
Quelques remarques sur ces différents moments :
1. L’introduction est indispensable et ne doit pas se réduire, comme on l’entend trop souvent, à : « Je vais traduire et commenter un extrait de tel auteur, tiré de telle œuvre » ; cela n’apprend rien à personne. Il ne faut pas non plus réciter des phrases toutes faites sur un auteur, un genre littéraire ou une période, qui n’ont pas forcément de rapport avec le texte. Il convient, en deux ou trois phrases, de présenter le texte et de donner envie de le lire en annonçant son intérêt. On peut distinguer deux temps dans l’introduction : a) la présentation d’éléments extérieurs au texte nécessaires à sa compréhension (une période historique, un genre, une réalité biographique…) b) une première définition du texte qu’on peut élaborer en répondant à certaines questions simples : qui parle (l’auteur ? un narrateur ? un personnage ? celui-ci est-il légendaire, historique, fictif ?), à qui (au lecteur ? à ses contemporains ? à un ami ? à un autre personnage ? attention : il peut y avoir plusieurs destinataires à la fois), de quoi (définition du sujet du texte), dans quel but (quelle est la fonction du passage ? il peut y en avoir plusieurs), avec quels moyens (le texte se rattache-t-il à un genre, ou à une quelconque norme ?). Le candidat laisse ainsi entrevoir la richesse du texte et son intérêt. Il va de soi que cette introduction ne peut avoir été rédigée qu’au terme du travail de préparation. Enchaîner immédiatement avec la lecture, sans dire : « Je vais maintenant lire le texte ».
2. La lecture ne concerne que le passage à traduire. Les attentes du jury sont simples : on demande d’utiliser la prononciation dite “restituée” qu’on enseigne depuis bien longtemps, mais qui n’est pas toujours maîtrisée. Rappelons qu’en latin c se prononce toujours [k] (jamais [s] ni [tch]), t toujours [t] (jamais [s]), que u et i devant voyelle en syllabe initiale, ou entre voyelles en syllabe intérieure, correspondent respectivement à [w] et à [y]. Il convient aussi de connaître les abréviations des prénoms (combien de fois on entend « Cn. Pompeius » au lieu de « Gnaeus Pompée » !) et la numérotation des nombres (L se lit quinquaginta). Bien entendu, on attend une lecture coulée, sans accroc, à laquelle on parviendra grâce à un entraînement régulier. Les candidats devraient veiller aussi à placer convenablement les pauses respiratoires, c’est-à-dire entre les propositions ou entre les groupes de mots qui forment un sens ; les mauvaises pauses (par exemple entre un nom et un adjectif qui s’y rapporte) trahissent tout de suite un mauvaise compréhension du texte. Enfin, il est conseillé de lire le texte avec le ton approprié : des plaintes élégiaques ne sauraient être déclamées, ni murmurées les vociférations sur scène d’un senex en colère. Bref, la lecture n’est pas à négliger : elle peut rapporter des points.
3. La traduction qui suit immédiatement la lecture est bien une traduction, c’est-à-dire ni une analyse, ni une belle histoire. Trop de candidats s’arrêtent après chaque mot ou chaque proposition pour dire qu’il s’agit d’un accusatif pluriel, ou d’un “ablatif absolu” : inutile. Le jury voit bien à la traduction si l’analyse a été bonne ou pas. D’autres, qui maîtrisent peu la langue, croient faire illusion en débitant une traduction qui ne ressemble que de loin au texte latin, et qui est souvent complètement inventée : à proscrire absolument. Les exigences du jury ne varient pas : les candidats doivent prendre les groupes de mots (c’est-à-dire les groupes syntaxiques qui font sens) et les faire suivre de leur traduction. Celle-ci est la plus fidèle possible, à la fois précise (attention par exemple aux fautes de temps, de voix, de mode pour les verbes) et complète (aucun mot ne doit être oublié). La première qualité attendue pour la traduction est la rigueur : rigueur dans la construction, sans laquelle rien n’est possible ; rigueur aussi dans l’analyse pour identifier les formes et les structures syntaxiques (cum suivi de l’indicatif ne doit pas être confondu avec cum suivi du subjonctif). Cela suppose une bonne connaissance de la grammaire, mais le jury n’exige pas autant que dans un concours de spécialistes : on ne demande pas aux candidats de scander un vers, même si quelques rudiments en ce domaine sont parfois bien utiles (pour distinguer par exemple un nominatif féminin singulier en a bref d’un ablatif en a long). Le jury sait aussi pardonner certaines confusions, s’il apparaît pendant la reprise qu’il s’agit d’une étourderie et que le candidat sait parfaitement se rattraper.
Cette reprise, qui clôt les dix premières minutes, est importante : le jury y signale les éventuelles erreurs et invite à donner une meilleure traduction. Insistons sur ce moment de l’épreuve, que certains négligent ou redoutent : le jury ne cherche qu’à aider le candidat, en lui posant des questions destinées à lui faire trouver la solution. Il est donc vain de répéter une traduction qu’on vient de donner, ou d’essayer de tenir tête au jury. Il n’est pas non plus opportun de répondre sans réfléchir, “au petit bonheur la chance”, ou avec désinvolture. Le candidat doit être très concentré et montrer qu’il sait parfaitement corriger une erreur, ou revenir sur une construction. Sa note n’en sera que réévaluée. Si des phrases entières n’ont pas été traduites ou si le passage n’a vraiment pas été compris, le jury donne la traduction : il est alors conseillé de prendre des notes, quelques minutes pouvant être accordées pour permettre d’intégrer au commentaire des éléments nouveaux.
Ainsi le jury fait-il en sorte que tous les candidats, quelle que soit leur traduction, aient une connaissance claire du sens du texte, afin de ne pas être pénalisés pour le commentaire qui, rappelons-le, est privilégié dans cette épreuve orale.
4. Le commentaire
Cette année encore, nous avons vu trop de candidats fonder leur commentaire sur la seule traduction alors que tous les rapports insistent régulièrement sur la nécessité de s’appuyer sur le texte latin. Il est d’ailleurs assez dangereux de s’en remettre à ce qui n’est qu’une traduction et qui, s’il n’a pas été confronté au texte de départ, peut être mal interprété. Un mot aussi important que pietas peut avoir différents équivalents français en fonction du contexte : si le candidat se contente de la traduction, il passe à côté d’un terme capital, porteur d’une notion essentielle pour les Romains, dont l’emploi dans le texte doit absolument être commenté. Ne pas prendre en compte le latin, c’est aussi passer à côté de la forme du texte : l’ordre des mots, leurs relations dans le texte, leurs sonorités, la longueur des phrases, la complexité ou la simplicité du style…
Commentaire composé ou linéaire ? Le jury n’a pas de préférence, et c’est au candidat de choisir la formule qui correspond le mieux à ses goûts ou au texte. C’est un faux problème que d’opposer les deux méthodes, dans la mesure où elles ont le même objectif : montrer l’unité du texte. La pratique montre que le commentaire composé est moins risqué, car il impose au candidat d’enchaîner et de développer des idées, alors que le linéaire peut tomber dans l’éparpillement, lorsqu’il ne repose pas sur un projet d’ensemble. Certaines formules devraient alerter le candidat de ce danger : « on voit que » signale une paraphrase, « on note que » indique une succession de remarques gratuites, « on a l’impression que » trahit l’absence de cohérence. Mais la maîtrise de l’explication linéaire permet aux candidats d’atteindre l’excellence (nous en avons eu de beaux exemples cette année) car elle associe hauteur de vue et respect de l’organisation du texte. En tout cas, le candidat doit annoncer son choix dans l’introduction du commentaire, choix qui peut être justifié par la spécificité du texte proposé. Dans le cas d’un commentaire linéaire, un projet d’ensemble (sous la forme d’une question ou d’une idée force) doit absolument être annoncé. Il est possible de le faire aussi pour le commentaire composé, mais ce qu’on attend surtout alors, c’est la présentation des deux ou trois axes de lecture que le candidat aura choisi de développer.
L’introduction d’un commentaire linéaire doit aussi impérativement exposer la structure du texte, car celle de l’explication lui correspondra. Aucune obligation de ce type, malgré les habitudes de nombreux candidats, pour le commentaire composé : il vaut mieux s’intéresser à la composition du texte au sein même du développement, à un moment où l’on montre qu’elle peut avoir un sens.
Pour ce qui est du corps de l’explication, il paraît nécessaire de commencer par réaffirmer certains principes. Un mot tout d’abord sur les stéréotypes à la mode. Après plusieurs années marquées par les ravages de l’“isotopie”, nous avons vu s’affirmer une mode lancée il y a quelques années : celle des “connecteurs logiques”, et réapparaître celle, déjà dénoncée dans le rapport 1997, du “texte argumentatif”. L’expression même de “connecteur logique” est particulièrement laide, surtout appliquée à un beau texte de la littérature latine, mais surtout les conclusions auxquelles donne lieu le relevé de ces connecteurs sont le plus souvent sans intérêt : « On voit que le texte est bien construit » (le jury donnant des textes de grands auteurs, les candidats feraient bien de se garder de ce genre de jugement), ou encore : « On a affaire à un texte rhétorique », comme si le caractère rhétorique d’un texte se réduisait à la présence de conjonctions de coordination ! Quant au texte argumentatif, il semble présenter pour certains une véritable planche de salut, car tous les textes deviennent argumentatifs, même s’ils ne contiennent aucun argument !
Ce goût pour les connecteurs logiques est révélateur, plus profondément, d’un vice tenace, dénoncé par tous les rapports, qui consiste à ne s’intéresser qu’à la forme d’un texte, et non à son sens. Il faut reconnaître que c’est plus facile, moins fatigant, mais qu’on se le dise : ce n’est pas ce que le jury attend, et cela ne paye pas. La mode du texte argumentatif, elle, s’explique par la commodité de l’idée toute faite. Or, le commentaire doit reposer sur la compréhension du sens particulier d’un texte. Naturellement, le sens n’est accessible que par la forme, et se trouve d’une certaine manière dans la forme, mais étudier la forme pour elle-même n’a aucun intérêt. On aimerait ne plus entendre de candidat se contenter de commenter un enjambement comme une simple marque du caractère poétique d’un texte ! L’enjambement correspond souvent à la mise en valeur d’un mot, et le travail de commentaire consiste à la justifier : est-elle cohérente avec le reste du texte ? y a-t-il effet de surprise ? quel sens porte-t-elle donc ? Et les explications apportées à la présence d’un trait de style ne sont jamais toutes faites, mais propres à chaque texte.
Venons-en aux buts poursuivis. L’une des priorités est d’expliciter le sens littéral du texte. Certains candidats l’oublient et produisent des commentaires inutilement compliqués, qui passent à côté de l’essentiel et donnent la fâcheuse impression que le texte n’a pas été compris. Une explication qui se contente déjà d’être juste est toujours bien appréciée. Tout bon commentaire se doit d’expliquer aussi, à un moment ou à un autre, les allusions historiques, littéraires, mythologiques, philosophiques. Bien sûr, ce travail ne peut se faire sans la connaissance, au moins à grands traits, de l’histoire de Rome, de ses institutions, de ses mentalités, de son histoire littéraire. Mais cet apprentissage est loin d’être insurmontable : la mode actuelle des petits ouvrages de synthèse sur toutes ces questions
devrait faciliter grandement la tâche des candidats, sans parler des lexiques d’Antiquité romaine, extrêmement pratiques. On pourra toujours tirer un grand profit du Guide romain antique de Guy Hacquard (Hachette), constamment réédité.
De toute explication, on attend également qu’elle caractérise le texte. Il convient pour cela de maîtriser les notions relatives aux genres littéraires (histoire, conte, fable, élégie, mythe, tragédie, épopée, comédie, satire) et celles relatives à la tonalité (lyrique, épique, dramatique, pathétique). Il y a souvent dans ce domaine beaucoup de confusions, toujours sanctionnées dans un concours de Lettres modernes qui donne la priorité au commentaire. On attend aussi que les candidats soient capables de repérer les jeux internes qui peuvent exister entre ces notions, une page de comédie pouvant parodier par exemple un texte épique.
Les explications seraient souvent plus riches si les candidats songeaient à s’interroger sur la valeur littéraire du passage. Qu’est-ce qu’une page d’un historien connu nous apprend-elle sur l’écriture de l’histoire ? Comment cet historien semble-t-il concevoir cette écriture ? Cet extrait correspond-il à la définition du genre, ou l’auteur ne joue-t-il pas avec les codes habituels ? Et tout cela ne débouche-t-il pas sur une conception particulière de l’histoire ? Dans le même ordre d’idées, les explications prennent souvent une tout autre dimension quand le candidat se pose la question du regard de l’auteur : trop souvent les textes sont pris au sérieux, au premier degré, alors qu’ils sont souvent empreints d’humour, d’ironie, ou d’une quelconque distance à l’égard de ce qui est dit. Pour terminer ce rapport, nous voudrions insister sur un point que les candidats semblent souvent perdre de vue : le CAPES est un concours de recrutement de professeurs du second degré, et on y est jugé aussi sur ses qualités pédagogiques. La première consiste dans la clarté de la pensée : les idées doivent être compréhensibles et leur enchaînement aisé à suivre ; le jury sait apprécier un commentaire bien mené. Mais il faut veiller aussi à la pureté de la langue, l’usage du mot juste et la clarté d’élocution : ceux qui bredouillent, ceux qui murmurent, ceux qui interrompent leurs phrases par des silences interminables, ceux qui se reprennent sans cesse, ceux qui n’ont pas le courage de regarder leur jury, ne sont pas dignes d’être reçus. La conviction passe en partie par l’allure, les yeux, la voix.
Nous espérons que ces conseils aideront les futurs candidats. Mais il ne suffit pas de connaître les attentes du jury : reste à s’entraîner régulièrement tout au long de l’année, ce qui suppose bonne volonté et ténacité. Ce travail devrait être récompensé par le plaisir éprouvé devant de beaux textes, et par l’assurance d’augmenter immanquablement les chances de réussite à la fin de l’année.
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