- commemorando a été traduit tel un participe présent ; or, ce gérondif précise bien le
moyen utilisé par le chef pour embraser le cœur de ses soldats.
Même dans ces deux membres bien courts, des bouleversements structurels ont été opérés de
sorte que des contre sens et des non sens n’ont pas manqué.
2. Le récit de la bataille
Sed ubi… cadunt
Un Sed initial vient mettre fin à la présentation immédiate de Petreius et de ses soldats autant
qu’à celle plus éloignée de Catilina et de ses troupes. Cette rupture est immédiatement suivie d’une
temporelle introduite par ubi, qui maintient provisoirement le lecteur du côté de Petreius avant que
les deux armées apparaissent sur le champ de bataille ( Sed ubi…exercitus). Puis c’est le combat
proprement dit dont le récit donne à voir autant les soldats (Postquam…certatur) que leurs chefs
(Interea Catilina… Petreius… Manlius et Faesulanus…).
· L’avancée des deux armées
Une proposition temporelle introduite par ubi situe dans le temps cette avancée, rappelant ce qui
vient de se passer avec l’ablatif absolu omnibus rebus exploratis (tout a été passé en revue) et
semblant donner à Petreius l’initiative de faire sonner la trompette (Petreius tuba signum dat) ; se
succèdent deux membres de phrase de longueur à peu près équivalente, qui précisent le mouvement
des cohortes que Petreius somme d’avancer lentement (cohortis paulatim incedere iubet) et celui
identique (idem) auquel procède l’armée des ennemis (facit hostium exercitus).
Quand après avoir tout passé en revue, Petreius fait sonner le signal de la trompette, à
ses cohortes il ordonne d’avancer peu à peu ; c’est la même chose que fait l’armée des
ennemis.
Remarques
Le Sed qui ouvre cet avant-dernier chapitre de la monographie n’a rien d’adversatif, comme
souvent chez Salluste. Il équivaut tout simplement à une réorientation, à une sorte de passage à la
ligne. On peut donc ne pas le traduire. En effet, comme le soulignent Ernout-Thomas « le sed n’est
pas rare en tête de phrase ou après une parenthèse pour couper court à un développement »
Le sujet de dat est Petreius, la tuba étant le moyen dont il se sert pour donner le signal. Or cette
trompette, il ne la fait pas résonner lui-même ; un soldat est préposé à cette tâche ; ainsi le verbe dat
est-il factitif : Petreius fait sonner le signal. Là encore, l’expression tuba signum dare autorise que
tous les termes ne soient pas littéralement traduits : utiliser la trompette pour donner le signal équivaut
à « donner le signal du combat ».
L’ordre donné aux cohortes émane bien de Petreius, sujet de iubet ; ce verbe est précédé de la
proposition infinitive cohortis paulatim incedere, pour laquelle il faut absolument respecter la place
de l’adverbe paulatim qui précise le verbe incedere (à ne pas confondre avec incendere) :
l’avancée des cohortes est progressif et lent.
Le idem initial du membre suivant fait écho à cette avancée progressive et lente : il est le
complément d’objet de facit dont le sujet est postposé hostium exercitus ; ainsi placée en clausule
cette expression insiste sur la nature de l’armée adverse : quoique Romains, les soldats de cette
armée sont considérés comme des ennemis publics ou hostes.
· Le combat
Les armées se sont donc ébranlées et Salluste évoque désormais un point de contact, un endroit
à partir duquel peut s’engager le combat : d’abord à distance avec un envoi de traits par des
archers, puis au corps à corps avec les glaives. En moins de deux lignes, l’historien décrit alors le
comportement des soldats de part et d’autre.
C’est de nouveau une précision temporelle qui fait avancer le récit (Postquam eo uentum est :
après qu’on fut arrivé à un endroit), cette précision étant elle-même assortie d’une localisation sur
laquelle informe la relative unde…posset (un endroit d’où, par archers, le combat pouvait être
engagé). Une fois ces précisions données, trois étapes se succèdent rapidement qui constituent le
schéma classique d’une bataille :
- la première charge : maxumo clamore (avec une très grande clameur), cum infestis signis
(avec des étendards hostiles) concurrunt (ils chargent les uns contre les autres)
- l’abandon des armes de traits : pila omittunt, ils renoncent aux javelots
- le corps à corps gladiis res geritur , c’est au glaive que l’action est menée.
Une fois qu’on fut arrivé à un endroit d’où les lanceurs de javelots pouvaient engager le
combat, dans une très grande clameur et enseignes déployées, on charge ; on renonce aux
javelots, l’affaire est réglée au glaive.
Remarques
La temporelle introduite par postquam a pour verbe uentum est : il s’agit du verbe uenio
employé à la forme impersonnelle du parfait passif (on vint). Certains candidats y ont vu le nom
uentum (le vent) mais du point de vue du sens, c’était tout à fait inconvenant.
La relative introduite par l’adverbe unde avait son verbe au subjonctif, ce qui introduisait une
certaine indétermination : un endroit - et non pas l’endroit - d’où on pouvait engager le combat.
Les expressions maxumo clamore et infestis signis sont caractéristiques du combat : c’est le
cri de guerre que lancent les soldats, c’est l’avancée des enseignes représentatives de chaque armée
et qui témoignent de la formation du combat. Le dictionnaire Gaffiot donne la traduction pour la
seconde expression : « en formation de combat (enseignes déployées) ».
Le verbe concurrunt et le verbe omittunt n’ont pas de sujets propres : vous avez là un emploi
de la troisième personne du pluriel qui généralise deux actions. Ces deux verbes peuvent être
traduits, en français, par une troisième personne du pluriel indéterminée (ils chargent, ils renoncent)
ou par une tournure impersonnelle (on charge, on renonce). A noter que le second verbe
« omittere » a pour équivalent français « laisser tomber » ; ce qui, dans notre langue, induit une
ambiguïté (s’agit-il de laisser tomber en lançant ou de renoncer ?) alors que, à ce moment du
combat, le sens est univoque : ils abandonnent les javelots pour utiliser les épées.
Enfin c’est un passif personnel (à la troisième personne du singulier du passif) que Salluste utilise
dans le dernier membre de ce passage mais son sujet est inanimé : res geritur, l’action est menée.
Là encore le français peut recourir à la forme impersonnelle « on règle l’affaire » dans la mesure où,
dans notre langue, un sujet animé prévaut sur un sujet inanimé.
Vous aurez remarqué que Salluste, en favorisant la tournure impersonnelle ou en taisant le sujet
animé des verbes d’action, ne distingue pas les soldats des deux armées : la charge, l’abandon des
javelots, le recours aux glaives semblent bien être le fait des deux armées. Et le doute demeure dans
le passage suivant même si certains termes peuvent le lever.
Veterani, les vétérans, pristinae uirtutis memores, qui ont en mémoire leur courage
d’autrefois, comminus, de près, acriter, avec acharnement, instare pressent leurs ennemis ; illi,
ceux-là, haud timidi, qui n’ont pas peur, resistunt, tiennent bon. Maxuma ui, c’est avec une très
grande violence, certatur, que l’on combat.
Les vétérans qui se souviennent de leur valeur d’autrefois serrent de près et avec
acharnement ; leurs ennemis ; ceux-là, dépourvus de crainte, résistent. On se bat avec une
très grande violence.
Remarques
On peut penser que les ueterani sont les soldats à qui Petreius a rappelé leurs faits de bravoure
(commemorando)et qui, présentement s’en souviennent (memores) ; dans ce cas le illi qui suit
désigne les partisans de Catilina, tout aussi valeureux. Et bien vite Salluste les confond tous avec
l’impersonnel certatur : on combat.
Le verbe instare est à l’infinitif de narration ; il est difficile de le maintenir en français, dès lors
que son sujet ueterani est distancié par le groupe en apposition « qui se souviennent de leur valeur
d’autrefois » ; or ce groupe doit rester à sa place car il explique les deux adverbes comminus et
acriter ainsi que le verbe qui les suit. Leur vigueur et leur acharnement sont dues à leur
ressouvenance. La traduction par une forme personnelle du verbe instare est donc préférable du
point de vue de la langue d’arrivée (ils serrent de près…).
Les ennemis (illi) sont qualifiés par l’expression haud timidi (qui n’éprouvent pas de crainte).
L’adverbe haud doit nécessairement accompagner l’adjectif timidi ; en effet non seulement haud ne
porte que sur des adjectifs ou des adverbes mais encore il charge négativement le mot qui le suit
immédiatement ; transféré auprès du verbe resistunt, il donnerait au membre de phrase un sens
totalement contraire à celui qu’exprime Salluste.
· Catilina
Salluste s’est intéressé aux combattants et pendant ce temps (Interea) Catilina n’a pas été de
reste. Le lecteur a sous les yeux le tableau de la lutte acharnée des soldats sur lequel se détache le
personnage de Catilina : cum expeditis, avec des soldats armés à la légère, in prima acie, sur la
première ligne de bataille, uersari, il était là, laborantibus succurrere, il apportait son aide à ceux
qui peinaient, integros pro sauciis arcessere, il faisait venir des hommes frais à la place des blessés,
omnia prouidere, il avait l’œil à tout, multum ipse pugnare, avec intensité, il combattait lui-même,
saepe hostem ferire, souvent il frappait l’ennemi ; strenui militis, d’un soldat énergique et boni
imperatoris et d’un bon général en chef, officia simul exsequebatur il exécutait simultanément les
tâches.
Pendant ce temps, Catilina, accompagné de soldats armés à la légère, se trouvait sur la
première ligne de bataille, à ceux qui peinaient il apportait son aide, à la place des blessés, il
faisait venir des hommes intacts, il avait l’œil à tout, combattait lui-même intensément,
souvent frappait l’ennemi ; il exécutait simultanément les tâches d’un soldat énergique et
d’un bon général en chef.
Remarques
Dans le début de cette séquence se succèdent des infinitifs de narration (uersari, succurrere,
arcessere, prouidere, pugnare, ferire) qui présentifient les actions de Catilina tout en insistant sur
leur déroulement ; leur juxtaposition appuie la diversité et la rapidité de ces actions. Là encore la
langue française supporte difficilement le tour infinitif de la phrase, d’autant que le premier verbe est
séparé de son sujet par des compléments dont la place n’est pas anodine (Catilina n’est pas
vraiment protégé, cum expeditis, et il est en première ligne, in prima acie). Il faut donc traduire ces
infinitifs par des formes personnelles à l’imparfait de l’indicatif, ce temps concordant avec le
exsequebatur final qui les résume. La succession et la variété des interventions de Catilina mérite
également d’être maintenue dans la traduction, par le choix de leur juxtaposition, le français tolérant
aisément la non coordination.
Ces infinitifs n’ont pas toujours été identifiés comme verbes principaux de la narration historique.
La fâcheuse habitude de repérer avant tout le sujet et son verbe a engagé à rapprocher Catilina du
verbe exsequebatur, et à distribuer tout ce qui les sépare avec le plus grand des hasards. Ainsi a-ton
lu « Pendant ce temps, Catilina suivait jusqu’au bout les soldats décidés… »
La dernière phrase commence par deux groupes au génitif qui désignent à la fois le soldat idéal
(il est strenuus) et le général idéal (il est bonus). Ces deux génitifs sont compléments du nom neutre
officia, lui-même complément d’objet du verbe déponent exsequebatur dont le sujet est identique à
celui des infinitifs historiques : Catilina.