III. Le poème comme combinatoire des horizons : fonction herméneutique et questionnement problématique. => Ligne d'argumentation :
La combinatoire de deux ou trois horizons crée une dialectique entre ouverture et clôture, qui rétablit la fonction herméneutique de la poésie et, en même temps, assure la relève du réel par l'écriture. Mais elle s'affronte à l'indétermination de l'horizon. Plus que garante de lisibilité, cette dialectique assure les conditions d'une lecture elle-même dynamique.
A. Le poème comme combinatoire dialectique des horizons.
=> La lisibilité, selon M. Collot, repose sur un dépassement de la clôture hermétique par une relation rétablie avec "l'horizon externe du monde".
1) Ouverture du poème au monde : une fonction herméneutique.
- O. Paz, L'Arc et la lyre : "Le mot est un pont par le moyen duquel l'homme essaie de franchir la distance qui le sépare de la réalité extérieure".
- Bonnefoy, La Poésie française et le principe d'identité : "Voici ce qui, je crois, commence la poésie. Que je dise "le feu" (...) et, poétiquement, ce que ce mot évoque pour moi, ce n'est pas seulement le feu dans sa nature de feu -ce que du feu peut proposer le concept : c'est la présence du feu dans l'horizon de ma vie, et non certes comme un objet analysable et utilisable (...), mais comme un dieu actif, doué de pouvoirs." [La présence est comme une unité rétablie dans le monde réel (la "salamandre" dans l'unité de son lieu : âtre, mur, olivier, terre...) et avec le sujet : " les liens qui unissent en moi les choses"].
- Supervielle, Gravitations : comme certains poètes du XXe, il se montre soucieux d'une double communication, avec le monde et avec les lecteurs : "herbeux sommeil", "coeur astrologue". Ses métaphores sont contrôlées par la discursivité du texte et, souvent, une image sert d'épine dorsale à tout le poème ou n'est remplacée que lorsqu'elle a produit tous ses possibles ("Tiges" ; "Haut ciel").
- Saint-John Perse, Discours de Florence : "Poésie, science de l'être! Car toute poétique est une ontologie".
- Saint-John Perse, Anabase : dynamique du langage par énumérations sérielles, rubriques et catalogues savamment agencés qui opère un puissant drainage spatio-temporel de paysages et de civilisations célébrés par une rhétorique de l'éloge.
- Saint-John Perse, Discours de Stockholm : Le texte redéploie le monde "par la grâce d'un langage où se transmet le mouvement même de l'Etre (...)"
2) Echanges dialectiques et mise en abîme :
=> L'horizon "externe" du monde doit s'informer dans l'horizon "interne" du poème.
- Valéry, Variété : poème : "sensation d'univers", "perception d'un monde".
- J-P. Richard, "Géographie magique de Nerval", Poésie et profondeur : mots microcosmes = "mots-abîmes" dans lesquels "se superposent et coïncident de multiples couches signifiantes".
=> L'imbrication des horizons et leur mise en abyme :
- Claudel, "La Maison carrée, Cinq grandes odes : "La passion de la limite et de la sphère calculée" telle est l'ambition du poète qui se compare à Christophe Colomb "quand il se mit à la voile".
- Ponge, "Le Soleil placé en abîme", Pièces : définition de "l'objeu".
=> Par un mouvement réciproque entre les deux horizons, le monde peut se métaphoriser en texte.
- Saint-John Perse, Vents, II : "Et la mer à longs traits, sur ses plus longues laisses, courant de mer à mer, à de plus hautes écritures, dans le déroulement lointain des plus beaux textes de ce monde".
3) Dynamique créatrice du langage poétique et question de lisibilité.
=> Le poème ouvert à l'horizon externe remplit une fonction herméneutique et rompt avec la poésie pure ou avec l' "art pour l'art".
- Nerval, Les Chimères : images et sons de l'Italie : "Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie".
- Valéry, Ego scriptor : "Pour un poète, il ne s'agit pas de dire qu'il pleut. Il s'agit ... de créer la pluie".
=> La métaphore est aussi une figure à double face : fonction herméneutique et fonction esthétique.
Une copie : "En effet, il s'agit de la figure essentielle de la poésie, puisqu'elle symbolise justement la relation entre le réel et le monde poétique".
- Ricœur, La Métaphore vive : elle "crée la ressemblance plutôt qu'elle ne la trouve ni ne l'exprime".
- Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs : elle "opère une métamorphose des choses représentées" et devient, à la manière des tableaux d'Elstir, "le laboratoire d'une sorte de nouvelle création du monde".
- Ricœur, La Métaphore vive : "si l'énoncé métaphorique doit avoir une référence, c'est par la méditation du "poème" en tant que totalité ordonnée, générique et singulière".
=> L'argumentation rebondit sur la question de la lisibilité.
- Claudel, Art poétique : le texte poétique comme "lecture à tout moment de notre position dans l'ensemble".
- Valéry, Variété : l'horizon externe ressaisi dans le poème devient "système complet de rapports dans lequel les êtres, les choses, les événements et les actes, s'ils ressemblent chacun a chacun, à ceux qui peuplent et composent le monde sensible, le monde immédiat auquel ils sont empruntés, sont d'autre part dans une relation indéfinissable, mais merveilleusement juste avec les modes et les lois de notre sensibilité générale".
- Charles d'Orléans : "forêt de longue attente", "bois de mélancolie" sont des images qui s'inspirent du Cycle du Graal.
- Baudelaire, "Obsession" : la nature évoquée ne se comprend que comme négatif des paysages romantiques.
Une copie : le texte est un monde, au même titre que l'oeuvre d'art, au sens ou monde signifie totalité close, fermée, cohérente".
B. De "l'horizon fabuleux" à l'horizon problématique.
1) "L'invisible sollicite l'image" (M. Collot).
- "L'appel d'un arrière-pays" (Y. Bonnefoy).
- Baudelaire, fonction du poète : "un traducteur", "un déchiffreur". Mais une parole nouvelle devra rendre compte de "l'inépuisable fonds de l'analogie universelle".
- Rimbaud, "Lettre à P. Demeny" : trouver une langue " résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée, et tirant".
- Hugo, Les contemplations, "Ce que dit la bouche d'ombre" : une figure à deux mots placés en apposition directe et liée, "hydre univers", est un véritable intersigne qui établit "un rapport naturel avec une puissance à la fois cachée et révélée" (Meschonnic).
Des tropes classiques comme le zeugma -"extase et azur"- allient spirituel et visuel dans une valeur symbolique ; un image comme "la mort est bleue" ("Cadaver") donne à voir la métaphysique hugolienne conçue comme équivalence entre idée de mort et de vie nouvelle.
2) Du visible au fabuleux par la fable du texte.
Une copie commente "Le Pain" de Ponge : "métamorphose de la matière mangeable, faite par l'homme, en une matière tellurique, sorte de micro-géographie".
3) Le questionnement d'un horizon problématique.
=> Incertitudes sur l'horizon externe et recherche d'une parole ultime.
- Claudel, "Quatrième ode", Cinq grandes odes : "Je chanterai le grand poème de l'homme soustrait au hasard!".
=> Au contraire :
- Jaccottet se suffit d'une saisie du monde dans la fugacité du passage
- Supervielle le saisit dans le tremblement d'une bougie.
- Relation des mots au monde sur le mode du questionnement.
- Ponge, Méthodes : il apprécie plus que tout "la constante insurrection des choses contre les images qu'on leur impose".
- Bonnefoy, Le Nuage rouge : mauvaise conscience de "l'imagier" : doute au sujet de "l'être propre à l'image, c'est-à-dire de sa capacité d'évasion, où se perd ce que j'appelle le sens".
- J. Thélot, Poétique d'Yves Bonnefoy.
- Jaccottet, Chants d'en bas :
"J'aurais voulu parler sans images, simplement
pousser les porte (...)
on ne vit pas longtemps comme les oiseaux
dans l'évidence du ciel
et retombé à terre,
on ne voit plus en eux précisément que des images
ou des rêves."
- Jaccottet, La Semaison : l'horizon interne des mots : "C'est suspendu là comme une poussière heureuse, un anti-nuage plutôt, une trouée du ciel terrestre, du ciel de l'herbe?"
- J.C. Mathieu, La Poésie de Ph. Jaccottet : "Le mot isole notant la couleur fondamentale qui d'abord attire dans le paysage, est toujours insuffisant ou excessif. Il faut qu'il soit diffracté dans la phrase, décompose et recompose dans le mouvement de l'écriture où il devient "la note intime".
- Jaccottet, Eléments d'un songe : "Que reste-t-il? Sinon cette façon de poser la question qui se nomme la poésie et qui est vraisemblablement la possibilité de tirer de la limite même un chant, de prendre en quelque sorte appui sur l'abîme pour se maintenir au-dessus (...) ; une manière de parler du monde qui n'explique pas le monde, car ce serait le figer et l'anéantir, mais qui le montre tout nourri de son refus de répondre, vivant parce qu'impénétrable, merveilleux parce que terrible..."
C. Discussion
=> La nature du texte poétique.
- D'Aubigné, Les Tragiques : passage de la satire et du pamphlet à la vision en Dieu
- Hugo, Les Contemplations : aboutissent "Au bord de l'infini".
- Hugo, La Légende des siècles : organisée en cycles qui signifient que l'histoire fait boucle, mais suivant une progression jusqu'au XXe siècle -"La liberté dans la lumière"-, pour passer "Hors du temps".
- J. P. Richard, L'Univers imaginaire de Mallarmé, introduction : "Ce qui caractérise toute grande oeuvre, c'est assurément sa cohérence interne. (...) Lire, c'est sans doute provoquer des échos, saisir des rapports nouveaux, lier des gerbes de convergences".
=> Importance de la voix et du rythme.
- Valéry, Variété II : la voix est "le véritable principe poétique".
- Claudel, Réflexions sur le vers français : le verset : "Il consiste en un élan mesuré de l'âme répondant à un nombre toujours le même qui nous obsède et nous entraîne".
Une copie : "M. Collot n'évoque le poème que comme texte, mais il peut être aussi parole, et cela change la perspective du lecteur".
=> Question de sensibilité.
Une copie : "la lisibilité du poème n'est pas synonyme de transparence. (...) Eluard fait référence à des images qui n'imposent pas un sens, mais des sens multiples par la recherche qu'elles suscitent dans l'imagination du lecteur. C'est pourquoi hermétisme n'est pas synonyme d'illisibilité".
Une copie : "Il n'y a pas de lisibilité en poésie, parce qu'il n'y a pas de norme de clarté. (...) Le poème est son propre juge ; il est lisible tant qu'il inspire ou émerveille".
=> De la lisibilité à la lecture.
Une copie : "le lecteur doit en fait se détacher de l'horizon externe du monde pour pénétrer dans l'horizon interne du texte, en d'autres mots, abandonner sa propre vision du monde pour faire sienne celle du poète".
- W. Iser : sa théorie des "actes de lecture", dans le cas de la poésie, s'apparenterait à une lecture-écriture et supposerait un certain hermétisme du poème.
=> Au contraire :
- Bonnefoy, Entretiens sur la poésie : la relation rétablie avec le monde supposerait que l'on puisse "lever les yeux de son livre".
- O. Paz, L'Arc et la lyre : Le plaisir poétique n'est pas donné sans que soient vaincues certaines difficultés analogues à celles du créateur".
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